Missiles of October – Don’t Panic (2014, auto-production/ self-produced)

Missiles of October – Don’t Panic (2014, auto-production/ self-produced)

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L’un des plaisirs solitaires les plus intéressants de l’écrivain de chroniques musicales amateur, voire le plus intéressant et déstabilisant en même temps, est d’écouter un disque qui est immédiatement considéré comme radicalement inclassable. Lorsque les titres s’enchaînent sans qu’aucune influence notable ne ressorte du lot, ou qu’une tentative inutile de reproduction à l’identique de groupes préexistants vienne entacher le résultat final. Et, dans ce cas précis, l’écoute devient passionnante; car on sait, dès les premiers accords, que l’on tient une exception majeure qui s’immisce dans le cerveau, qui excite les neurones et donne envie d’en savoir plus. Missiles of October fait partie de ces entités qui brouillent les repères et laissent une fureur qui leur est propre s’exprimer à la perfection. Don’t Panic, leur nouvel album, est indéfinissable, tant leur originalité domine tout au long du LP. Il est alors inconcevable d’affirmer qu’il y aura un avant et un après; il est unique, étrange et profondément addictif, et c’est tout ce qu’il est utile de savoir.

Dans un tel cas de figure, il est difficile est dispensable d’essayer d’assimiler le groupe à un genre particulier, mais plutôt de voir en quoi il se démarque et s’affirme comme novateur et captivant. Le constat est sans appel dès les premières secondes de Don’t panic; loin de ne proposer qu’un rock insipide ou un punk décérébré, le trio soigne ses riffs, les grave dans la chair et leur donne une dimension colossale et dévastatrice. Laissant la violence contenue de leur musique effleurer les contours de chansons marquantes et percussives (Wannabe, Dead body), ils laissent éclater les os fragilisés des squelettes de leurs placards respectifs, dans une déferlante de sons lourds et dévastateurs, chassant tout semblant de bien-pensance. Le plaisir doit être immédiat et assommer l’auditeur, donner autant envie de se laisser compacter l’esprit dans un étau de fureur mais aussi d’intelligence et de soin apporté au son, éprouvant et revêtant une apparence tangible phénoménale et épuisante. Aucune place n’est laissée à l’oxygène (Two feet in sludge) ou au repos, le rouleau compresseur ayant échappé à tout contrôle et avançant inexorablement pour broyer les muscles et les boîtes crâniennes (Cheerleader). Le disque ne fait pas que remplir son rôle de montée exponentielle vers le chaos; il est l’effusion de sang et de sueur, il désoriente et fonce tête baissée, libéré de ses chaînes tout en étant parfaitement maîtrisé, dans les profondeurs infernales de l’infection et de la contamination des âmes.

La colère qui émane de l’ensemble devient immédiatement le caractère le plus frappant (dans tous les sens du terme) des compositions de Missiles of October. Sous de fausses apparences de structure harmonique, le groupe laisse éclater ses idées les plus intenses au travers de voix hurlées mais parfaitement dosées pour compléter les titres (Music for hangover, Become an asshole). On écoute alors Don’t panic avec ce sentiment oppressant mais jouissif que nos yeux vont exploser, nos tympans être réduits en miettes et nos corps se décomposer. L’expérience est physique, éprouvante et intense, sans pour autant devenir lassante. En effet, tout ici est injecté progressivement, lentement, pour mieux pénétrer les organes vitaux et s’y immiscer, s’incruster sous la peau et envahir chaque cellule. On assiste à un véritable baptême du feu, mais dans lequel il faut se consumer entièrement pour ressentir la formidable énergie qui fait bouillir nos veines. Là où d’autres se seraient contentés de n’exécuter qu’une succession de chansons débridées mais, disons-le clairement, bordéliques, les compositeurs répandent leur poison pour mieux désorienter sans que cela devienne un trouble qui donnerait la nausée. Toute la force de conviction du disque réside dans ce constat sans appel: quoique l’on fasse, il est inconcevable d’échapper au raz-de-marée bruitiste et calculateur qu’il représente. Alors on reprend son souffle et on replonge dans ces eaux saumâtres avec une satisfaction inépuisable.

Don’t panic est viscéral, primitif et diabolique. Un album vivant et cruellement addictif.

Raphaël DUPREZ

http://missilesofoctober.bandcamp.com/

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One of the numerous listening pleasures for every amateur music critic, one of the most interesting though quite destabilizing parts of such a pleasant job lies in the fact of hearing albums about to be immediately considered as radically unclassifiable. As tracks play one by one and none of them sounds influenced by any other existing band, or like a useless attempt to perform the same tunes as well-known entities, nothing can soil the perfect experience one finds in this incomparable ecstasy. Thus, discovering such an LP is exciting; because, from the first tones, one understands that it is a major exception ready to pollute one’s brains, stimulate neurons and cause an incredible urge to know more. Missiles of October is part of these weird creators who are able to blur marks and perfectly express their proper furry. Their new record, Don’t Panic, is quite undefinable, so much it is more than original and powerful. It is then impossible to admit that there will be something before and after this masterpiece: it is unique, mysterious and deeply addictive, and this is all you need to know about it.

In such a case, it is hard and dispensable to try admitting that the band is playing one particular genre, but, on the contrary, one has to consider how they are apart from any style and able to affirm their captivating and innovative art. This main, undeniable fact can be heard from the first seconds of Don’t panic; far from any useless rock or brainless punk music, the trio takes care of its guitar riffs, carving them in one’s flesh and performing them within a huge and devastative dimension. As they let a constant inner violence caress the shapes of striking and percussive songs (Wannabe, Dead body), they also crush into fragile, hidden skeletons in their respective closets, destroying them thanks to heavy and explosive sounds apart from any relevance. Pleasure goes straight to the heart and mind before knocking us out and provoking a desire to feel one’s brain being pressed into a frenzy but clever and meticulous vice, defining a phenomenal though exhausting form. There is no space for air or a good rest here (Two feet in sludge) as an out-of-control melody stream roller is driven to tear all muscles and skulls to pieces (Cheerleader). The record stands for an exponential rise to chaos; it is a burst of mixed blood and sweat disorienting us, going faster and faster, free but perfectly lead to the infernal depths of infection and contamination of our souls.

The inner wrath contained in the album immediately appears to be the most striking element of all songs from Missiles of October. Wrongly supposed to be structured in harmony, the band’s effort is a false moment of calm before the storm, when the most intense ideas are deconstructed through perfectly performed screams, ready to complete all tracks (Music for hangover, Become an asshole). One thus listens to Don’t panic with an oppressive but brilliant impression that eyes are about to explode, ears to be smashed to bloody bits, and bodies about to rot. The experience here is physical, improving and intense without ever being boring. All is indeed progressively, slowly injected to better penetrate all vital organs and pry into them, or crawl under the skin and invade every cell. One is confronted to a baptism of fire where the only way to feel the amazing energy, keeping one’s veins boiling, is being entirely consumed. Whereas others would only have created messy pieces of music, the composers spread their virus so it disorientates us, though without becoming a nauseous and painful waste of time. The convincing strength of the LP lies in such an undeniable fact: whatever we do, it is inconceivable to try escaping the noisy and calculative tidal wave it truly is. So, let us take a long breath before going back down with an insatiable need to enjoy it.

Don’t panic is a visceral, primitive and devilish, alive and barbarously addictive album one has to hear before the end of times.

Raphaël DUPREZ

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Marion Elgé – Singles (2014, auto-production/ self-produced)

Marion Elgé – Singles (2014, auto-production/ self-produced)

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Au fil des années et des contributions, MyMajorCompany est devenu un site de référence plus qu’important dans le paysage musical français. On ne cite plus les artistes ayant pu, grâce à cette récolte de fonds adressée directement aux auditeurs, percer dans un milieu toujours aussi fermé sur lui-même et peu scrupuleux de permettre aux véritables talents d’accéder aux plus grandes maisons de disques. Plaisir suprême de chaque intoxiqué de nouvelles sonorités: faire ce que les professionnels du disque ne font plus depuis longtemps, à savoir, découvrir les compositeurs et créateurs tels qu’ils sont. Marion Elgé, elle, suit un chemin qui est loin d’être tout tracé, et c’est tout à son honneur, autant que cela mérite d’être valorisé. Loin des influences que beaucoup revendiquent, elle garde en elle une sincérité, une spontanéité et une originalité qui en font une artiste entière, convaincue et convaincante. Et les trois chansons qu’elle nous présente ne sont que la preuve de ses formidables capacités.

Marion Elgé laisse ses désirs artistiques évoluer dans de douces vapeurs pop, sucrées et magnifiquement bien arrangées, détaillées et concises. Loin de ne donner à entendre que des titres aux orchestrations élaborées, elle concentre son acuité sur des détails, des idées sobres mais incroyablement efficaces. Qu’il s’agisse d’un solo de guitare juste et introduit au moment le plus opportun (Color Me) ou de mélopées entraînées confortablement vers le rock et la folk (Vas-y), elle use d’une palette de couleurs sauvages et pastels, d’effets d’ombre et de lumière mêlés dans des harmonies apaisantes et berçantes. Cette sobriété devient alors une signature indélébile, créant une atmosphère à la fois sensitive et inconnue, paisible et fuyant vers des contrées entêtantes, que l’on retient, des phrases sonores qui restent en tête et appellent à une nouvelle écoute. Car la force de la chanteuse réside aussi dans cette rare habileté: plus que de n’offrir que des refrains faciles et tranquilles, elle incite chacun de nous à revenir vers elle, à explorer les failles de ce corps instrumental moins immédiat qu’il n’y paraît. Elle conjugue à la perfection sens de l’élaboration et capture de l’attention, elle bâtit et consolide tout en offrant une totale liberté interactive entre ce qu’elle est et ce que nous souhaitons.

Sa voix se fait alors tour-à-tour délicate, posée et sensible, mais également affirmée et remarquablement sûre d’elle. Sous ses désirs acidulés, elle cache un véritable langage, un regard sur son rapport à elle-même et à l’autre. Qu’elle inverse les rôles dans la relation amoureuse ou qu’elle s’y plonge à corps perdu, qu’elle insiste sur le partage dans la vie quotidienne du couple (Je Penche), elle interroge, elle entend autant qu’elle prononce les paroles de chaque jour en les intégrant à ses propres fantaisies, à son regard intérieur et à son humour. Décidée et innocente, Marion Elgé désire sans baisser sa garde, suggère sans cacher, offre sans se faire oublier. Les trois titres deviennent, au-delà de leur aspect faussement angélique, des évocations intimes et pertinentes de l’union, de la routine au fil du temps, de l’importance de varier les plaisirs. A l’image de sa musique, ses paroles fouillent, triturent, grattent les sols pour en extraire les fruits rouges les plus savoureux et exotiques. Multiple et volontaire, elle creuse, savoure, comprend et cultive à nouveau ce don immense de la perfection dans la pluralité. Et c’est cette dévotion à la curiosité qui lui permet de témoigner d’une véritable identité culturelle et harmonique.

Le premier EP de Marion Elgé a atteint ses objectifs sur MyMajorCompany et sortira au mois d’octobre prochain; mais, au-delà de ce succès, il convient de l’encourager, toujours plus, afin de lui donner les moyens d’éclater, comme elle le mérite, au grand jour.

Raphaël DUPREZ

https://www.mymajorcompany.com/marionelge

https://soundcloud.com/marion-elge

 

For many years and after so many contributions, MyMajorCompany has become an important referential website in the French artistic universe. One is constantly impressed by singers and composers who, thanks to such a fundamental crowdfunding basis, have been able to find their place in the elitist and non-scrupulous corporation that exists here, by getting rid of useless record companies. Thus, for each fan, what is the ultimate pleasure in listening to numerous creators? It surely is the ability to discover people who are not considered as valuable by so-called professionals, and musicians as they truly are. French singer Marion Elgé has decided not to take an easy step, and this is what makes her ideas and originality quite more interesting. Far from only performing songs influenced by others, she testifies for an admirable sincerity and a spontaneous energy, both enlightening her convictions and entire talent. And her first three songs admirably prove it.

Marion Elgé plays with her songs, allowing her artistic desires to evolve in sweet, sugary and admirably well-arranged, detailed and concise pop moods. Far from only exhibiting elaborated tracks and recordings, she focuses on details and simple but incredibly efficient ideas. Sometimes letting a guitar solo happen at the most important moment (Color Me), sometimes comfortably wandering in rock and folk soundscapes (Vas-y), she is like a painter using shiny and pastel colors, as well as dark and sparkling effects on peaceful and rocking harmony. Her sobriety then stands for a non-erasable signature, creating a sensitive and unknown ambience taking us through obsessive, quiet and faraway lands one will endlessly remember, attracting us thanks to heady choruses in immediate need to be heard again. Therefore, the singer’s strength lies in such a growing capacity; more than simply offering easy-listening and useless moments, she asks us to come back to her art and explore all sides of her complex instrumental body. She perfectly mixes a great sense of creation and an attentive care; she builds and adapts her compositions while giving a total, interactive freedom to know who she really is and what we need from her.

Her voice is sweet, subtle and sensitive, but also strong and remarkably full of self-insurance. Under a candy-like shape, she hides a true language of her own, a look upon herself and others. Sometimes changing parts in a loving relationship, sometimes directly aiming to it or insisting on the importance of sharing in a daily life (Je Penche), she keeps on asking and listening to words and evidence before singing and integrating her own fantasies, inner contemplation and humor. As clever as innocent, Marion Elgé constantly desires without weakening, suggests without hiding, offers without ever being forgotten. All three songs are, above any kind of dreamy texture, intimate and pertinent testimonies of the couple in general, of everyday routine and the serious subject of varying simple pleasures in particular. As for her music, words go deep, are modified and endlessly look for the tastier and most exotic red fruits of pop music. As multiple as convinced, she digs, enjoys, understands and works on her impressive gift for perfection and plurality. And such a complete devotion to curiosity lets her be the witness and the perfect example of a real cultural and harmony presence.

Marion Elgé‘s crowdfunding campaign has been a huge succees on MyMajorCompany, and we are now expecting a forecoming EP from her in October 2014. This is another reason to encourage her and give her the possibility to shine as much as she deserves it.

Raphaël DUPREZ

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Saison de Rouille -Deroutes sans fin (2014, auto-production/ self-produced)

Saison de Rouille -Deroutes sans fin (2014, auto-production/ self-produced)

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Parfois, on s’enferme, on s’englue dans un étouffement sonore qui n’est d’abord pas le nôtre puis qui nous absorbe sans crier gare. Avaler de la poussière sans manifester de réaction allergique, boire la tasse dans une rivière saumâtre et dont le goût reste collé au palais, sulfureux et épais. On se laisse porter par le courant sans jamais savoir où il va nous mener, sans saisir la moindre branche, le moindre tronc qui pourrait nous ramener sur la berge. On sait que la noyade est proche mais on s’en moque éperdûment; le plaisir est dans cette souffrance, dans ces poumons qui brûlent, dans le manque d’air. Saison de Rouille détient les clés des moyens de locomotion de fortune qui semblent seuls à même de nous faire parcourir toutes les plaines dévastées de leur paysage musical en délabrement perpétuel. Deroutes sans fin, témoignage rock incontrôlable autant qu’incomparable, met le contact et allume les échappements dans un fracas d’étincelles et de fureur.

Le disque est une exposition troublante de noisy mortuaire qui taillade l’esprit, sur des rythmes industriels froids, emportés et calculateurs. La dissonance y mène à l’hypnose, à l’enchevêtrement de fils sales constituant le canevas d’un corps voué à l’embrasement (L’oiseau de chrome (Lande I), La vallée de la ferraille). Une pluie glaciale tombe sur les décombres de friches boueuses et noires; comme si les Young Gods s’enfonçaient au plus profond d’une dépression nerveuse faite d’idées suicidaires (Deroutes sans fin (Lande II)). Pour parvenir dans ces lieux isolés du monde, il faut parcourir les kilomètres incessants d’une route jonchée de cadavres automobiles rouillés, de carcasses mécaniques encore fumantes. Des cordes discrètes nous entraînent alors dans un blues artificiel tout droit sorti d’un film de David Lynch ou des pérégrinations bruitistes d’Ulan Bator (Le carnaval (Lande III), Moteurs epuises). Deroutes sans fin est le pétrole non raffiné qui agite les injections fatiguées et hurlantes, les filtres encrassés et asséchés d’un art glacial mais terriblement fascinant. Les basses sont hypnotiques, telles les pas fracturés d’une créature perdue dans ce gouffre à ciel ouvert, éternel et noir; un animal à visage d’homme ayant perdu toute capacité de parole. Les batteries décalées perdent l’auditeur dans les méandres dysharmoniques d’un labyrinthe refermé sur lui-même et dont on ne peut s’échapper (Impasse).

Chaque mélodie est déconstruite afin de n’en conserver que la sève la plus visqueuse, maculée de sang et de cendres. Saison de rouille se lance alors dans une cavalcade frénétique avant que le train harmonique ne déraille et disparaisse dans un fleuve infernal charriant les épaves et les corps en mutation (Romances). Les voix sont autant d’incantations désespérées qui, brutalement, se métamorphosent en cris de rage et de mal-être, infligeant leur poisse si fascinante à regarder et narrant les errances assassines de ceux qui se sont perdus dans les failles bouillantes de ces terres incomprises et laissées pour compte. Le silence se fait alors entendre pour mieux nous étreindre, une atmosphère rugueuse où litanies et choeurs brisés s’unissent en un sabbat de muscles à vif et de métaux confondus (Sortie), ultime déflagration avant de garer enfin une voiture cabossée pendant le périple dans des traveres nocturnes et inconnues. Tel un au-delà fantasmé et diablement réaliste, le disque est une boucle inéluctable, un conte obscur où l’on perd son humanité, un regard déviant et remarquablement soigné sur les origines du mal-être, du malaise, de la tension. On souhaite alors caresser ces épines de fer qui percent la peau et la pulpe des doigts, qui infectent pour mieux dévoiler les aspérités de la conscience.

Deroutes sans fin est une épreuve aussi radicale que nécessaire, un disque dont on ne ressort pas indemne mais qui donne envie, toujours plus, d’explorer les chemins escarpés que personne n’ose emprunter. Remarquable.

Raphaël DUPREZ

http://saisonderouille.bandcamp.com/

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Sometimes people need to lock themselves up, or get imprisoned, in a sound deafness that first is not theirs but, suddenly, wrap them without warning. It is a matter of swallowing dust without any kind of allergic reaction, drinking dirty waters from a brackish river and feeling its sulfuric, rough taste in one’s throat. One lets oneself get taken by the currents without ever knowing where and when it will end, without catching a single branch or tree trunk to float and go back on board. One knows that drowning is soon to happen but no one cares about it at all; there is pleasure in pain, in burning, out of air lungs. French band Saison de Rouille has the keys of poor, devastated cars that can lead every one of us through the desperate plains of their constantly changing musical landscape. Deroutes sans fin is an out-of-control, incomparable testimony of rock songs, starting the engine and spitting sparkles and fury from the muffler.

Deroutes sans fin is a troubling exhibition of mortuary noisy music that cuts one’s mind out, based on cold, running and calculative industrial rhythms. Dissonance leads to hypnosis, to a drawing made of dirty threads on a canvas, portraying a body that is ready to burn (L’oiseau de chrome (Lande I), La vallée de la ferraille). A cold rain falls on debris of black, muddy abandoned lands; as if The Young Gods were going deeper into an unexpected nervous breakdown and suicidal tendencies (Deroutes sans fin (Lande II)). To get to this lonely place, on has to cover neverending kilometers on a grey, sad road where rusty car wrecks and smoky mechanical shells lay quietly. Thus, discrete strings take us into an intriguing blues which seems to be out of a David Lynch movie or Ulan Bator’s discordant experiences (Le carnaval (Lande III), Moteurs epuises). Deroutes sans fin is a non-refined oil that is injected into tired, screaming pieces of metal, or rotting filters of a cold but fascinating art. Bass lines are mesmerizing, sounding like the broken steps of a creature lost in an eternally dark depth; an animal that looks like a man who has lost the ability to speak. Offbeat drums lose us in the disharmony meanders of a trapped labyrinth no one can escape from (Impasse).

Each tune is meticulously deconstructed in order to get its most viscous elements apart and mix them with blood and ashes. Saison de rouille thus takes a frenzy ride before the harmony train derails and disappears into an hellish river, among lost vehicles and mutated bodies (Romances). Vocals are like desperate incantations turning to cries of rage and unease, inflicting their fascinating lack of luck and joy by telling us about murdering walks among the ones who got lost into all the warmest ravines that are hiding in unknown countries. Silence is therefore surrounding us as we contemplate a dry, misty atmosphere of litanies and broken choirs united into a Sabbath for hurting muscles and melted irons (Sortie), an ultimate boom before parking our battered means of locomotion which have suffered during nocturnal, misguided travels. The LP is a phantasmagoria and an astonishingly realistic beyond, an ineluctable loop and an obscure tale about losing one’s humanity, a deviant look upon the origins of suffering, awfulness and tension. One thus wishes to caress the metal spines that spear one’s skin and fingertips, infecting minds to reveal all lacks of the soul.

Deroutes sans fin is a radical but necessary ordeal; it is a painful but remarkable record that helps us rediscovering musical routes no one dares to go down anymore.

Raphaël DUPREZ

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Lago – Enduro EP (2013, auto-production/ self-produced)

Lago – Enduro EP (2013, auto-production/ self-produced)

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Cruel dilemme, parfois, de vouloir écrire sur des musiciens alors qu’on ne dispose que de deux titres et deux remixes. Comment faire, quand l’envie est là, pour prouver que l’écoute est indispensable? Comme pour chaque article, tout vient des artistes eux-mêmes; sans eux, rien ne pourrait exister. Cette profession de foi trouve toute sa dimension grâce à Enduro, que l’on doit au duo parisien Lago. En effet, avec seulement quatre chansons, ils parviennent à donner vie à un univers aussi intéressant que mûrement réfléchi, dans lequel rien n’est laissé au hasard, aussi bien en termes d’écriture que de réinterprétations. Ce qui fait de cet EP une formidable carte de visite à découvrir d’urgence.

Les créations originales révèlent à elles seules de véritables dons d’arrangement et d’orchestration. Entre les sonorités folk, presque bossa de Trigger, formidable évolution perpétuelle tout en douceur et mélodie, et les intonations sud-américaines de Fountain Of Youth, Lago se promène avec une aisance confondante au-delà des frontières de l’harmonie. Ornant des chants multiples de cordes sensibles et de choeurs retenus mais pourtant immédiatement présents et indispensables, ils préfèrent fouiller dans les vestiges de la pop, l’invitant au passage en présence de synthétiseurs d’un autre temps, d’un autre lieu. Ce même hommage paraît flagrant dans Trigger (Equateur Remix), rencontre impromptue entre Giorgio Moroder et Kraftwerk, dont les sons electro nous emmènent loin en arrière. Complétant à la perfection le discours musical auquel on est immédiatement introduit, il permet également de le valoriser, de prouver l’originalité merveilleuse des deux inédits précédents, simplifiant la démarche pour mieux prouver la complexité des oeuvres constituant l’ensemble. Trigger (Alan Gay Remix), quant à lui, ouvre des horizons nouveaux, entraînant la chanson originale sur des terres anglo-saxonnes plus actuelles, atmosphériques et minimalistes, pratiquement indus dans sa partie finale. Une démonstration supplémentaire de la qualité des choix artistiques du duo.

En seulement quinze minutes, Lago démontre un potentiel immense, brassant les influences comme autant de champs des possibles, de base fondatrices d’une oeuvre en perpétuel devenir. On passe de Charlie Winston à Elbow en un clin d’oeil, on explore des terres inconnues à la recherche de cette fameuse fontaine de jouvence, à laquelle on boit pour être capable, éternellement, d’intégrer l’évolution humaine à des mélodies immédiatement identifiables mais beaucoup plus subtiles qu’elles n’y paraissent. En dissimulant leurs pierres précieuses dans des sons plus francs, les musiciens nous invitent à une découverte active et consciencieuse de leurs titres, à une attention de tous les instants. Entre incursion directe dans l’âme et appel à la concentration, Enduro est autant immédiat que doucement fascinant, motivant à de nombreuses écoutes pour lesquelles l’auditeur se doit d’accorder le temps nécessaire à la quête de cette vérité qui saute aux yeux, mais sans que l’on sache tout de suite pourquoi. Elle est semée d’énigmes, de secrets, de trappes mystérieuses qu’il convient d’ouvrir, une à une, pour y pénétrer, à la lueur d’une lampe à pétrole, et observer les peintures que le temps n’a pas effacées sur les murs de pierre de cet édifice souterrain.

Enduro est un parfait mélange de genres, intelligent et efficace. On attend la suite avec beaucoup d’impatience.

Raphaël DUPREZ

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Sometimes, it is so hard to write about musicians when there are only two songs and two remixes given to illustrate their purpose. Then, what it the best way to do it in order to demonstrate that listening to them is primordial? As for each article, everything comes from the artists, and only them; without their work, nothing would exist. Such an example perfectly stands for Paris-based band Lago’s EP, Enduro. Thus, with only four songs, they aim to bring an interesting and amazingly well-thought musical body to life, where nothing is pointless in singing and performance. Which means, this collection of songs has to urgently be discovered.

Both original songs reveal true gifts in arranging and orchestrating music. Oscillating between folk, almost bossa tones (Trigger) to stand for a formidable, perpetual soft and harmony evolution, and South-American sounds (Fountain Of Youth), Lago members easily go far away from the frontiers of their own tunes. Decorating their tracks with numerous voices, sensitive strings and an immediately catchy, quiet and essential choir, they dig deep into pop music, invoking it through ageless keyboards. Such a tribute is valued in Trigger (Equateur Remix), an incredible, secret meeting between Giorgio Moroder and Kraftwerk, where electro sounds take us back in old times. Perfectly complementing the band’s musical speech to which every listener is introduced, it also amplifies and exhibits the marvelous originality of the main tracks, simplifying them to introduce us to their inner complexity. Trigger (Alan Gay Remix) opens us to brand new horizons, taking the base song to actual, ethereal and minimal English tones and going to industrial soundscapes in the end. This is another proof of the band’s quality in choosing artistic support.

In fifteen minutes, Lago show their huge potential, mixing influences in every possible way, building the foundations of a perpetually evolving music. One goes from Charlie Winston to Elbow in a glimpse, exploring unknown lands to find the Fountain of Eternal Youth and drink to be able to eternally penetrate mankind’s origins with immediate and quite subtle melodies. Hiding their pearls and treasures under frank and rough sounds, they invite us to actively and deeply discover their art while intensely focusing on it. Sometimes being a straight travel to the soul and its stronger intelligence, sometimes softly fascinating, Enduro is a straight-to-the-heart, motivating EP where we all have to take the time we need to listen to it again and again and find, through a necessary concentration, the shining truth of it, the secret under mysterious traps that one has to thwart one by one and enter into, enlightening its cave with a petroleum lamp, where primitive pictures are hand-painted on the walls and that time has not erased while protecting them in this subterranean human miracle.

Enduro is a perfect, clever and efficient mix of genres. One is impatiently expecting what is next from Lago.

Raphaël DUPREZ

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Bel Plaine – Present (2013, auto-production/ self-produced)

Bel Plaine – Present (2013, auto-production/ self-produced)

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Admettons-le sans détour: la pop française a mal actuellement. Très mal même, pour une simple et bonne raison: elle n’est pas ce qu’elle devrait être. Bombardée à grands renforts d’émissions de télé-crochet tous plus inintéressantes les unes que les autres, malmenée par les chaînes télévisuelles en mal de sensations fortes, traînée dans la boue par les exigences mainstream d’un public toujours plus étroit d’esprit, elle se meurt en silence, perd ses repères et significations, sa beauté et son innocence. Pour n’être plus que l’ombre d’elle-même, encore faudrait-il qu’elle existe, autrement que par ces travers atroces et peu représentatifs de son essence. Dur pari que celui de Bel Plaine, dans de telles conditions: comment, enfin, ramener la musique pop dans ses vraies valeurs, ses véritables desseins? Avec de l’imagination, de la passion, de la patience et de l’audace. Et Present devient alors totalement salvateur et magnifique; un effort remarquable que l’on n’attendait plus.

Il suffit d’écouter les premières mesures de Walter Castillo pour comprendre que l’on est ici confronté à un EP aussi ambitieux que savamment pensé et composé. Pratiquement plongé dans une atmosphère synthétique mais délicate rappelant Landscape, l’auditeur se voit transporté dans des mélopées folk et pop superbement évoquées par quelques arrangements discrets et lumineux, ornements précieux de voix prêtes à l’explosion dans la seconde partie du titre. C’est ainsi que l’on pénètre dans l’univers fantastique de Bel Plaine: immédiatement, sans appréhension possible. Construisant leurs chansons comme autant de méandres labyrinthiques nous perdant au fin fond d’ambiances suaves et sensuelles, côtoyant parfois le rock sans y plonger pour ne pas troubler (Summer Ends, Chaser/blazer), le groupe va chercher ce qui nous semblait perdu dans les influences harmoniques suédoises, de Nina Persson à Kent, tout en y insufflant une puissance contenue mais toujours palpable, une envie de donner, enfin, ce qui est mérité par tous et n’a plus été injecté dans nos veines depuis trop longtemps. Posant une balade aussi indispensable qu’une respiration inattendue (Flour Drawing), les musiciens se dévoilent toujours plus, atteignant une apothéose musicale prenante grâce à Please Come Down, que Danger Mouse ne renierait certainement pas. Guitares et orgues s’entremêlent, se recherchent pour mieux se compléter, sur des rythmes en constante évolution, transcendant le genre plutôt que de simplement le dépoussiérer.

Mais ce qui impressionne le plus à l’écoute de Present, c’est cette évidente complémentarité entre deux voix que tout semble opposer, ce dialogue qui finit par se confondre dans des mélodies émouvantes et étonnantes. Conjuguer ces atours pour les dépasser, voilà le véritable enjeu du EP. Tour-à-tour rassurants et motivants, reposants et encourageants, les chants ne s’ignorent jamais, se marient et se complètent pour conter des histoires de peintres et d’amours illusoires, de courses-poursuites nocturnes vers un avenir que l’on ne peut soupçonner avant de l’avoir vécu, de souvenirs d’enfance et de désirs de retrouvailles. Ce sont ces vies que l’on traverse, que l’on partage en écoutant des chansons continuellement empruntes de sensations, aussi bien émotionnelles que tactiles. Bel Plaine donne généreusement cet univers perceptible par les cinq sens, ces éléments du quotidien qui forgent une existence, la construisent, l’ancrent dans une réalité quotidienne dont il est alors possible de s’échapper. Et pose alors cette question à l’auditeur: et vous, quels sont vos propres repères? Quels événements et réminiscences vous ont bâtis tels que vous êtes? En s’offrant aussi précieusement, le groupe pose les jalons d’une réflexion dense et poignante sur nos vérités les plus enfouies, mais qu’il est tellement agréable de retrouver et concrétiser.

Present est un vivier de sentiments, un hymne à ces petits riens qui deviennent de grandes aventures. Un effet papillon pop prêt à engendrer de magnifiques conséquences.

Raphaël DUPREZ

http://belplaine.com/

 

One has to admit, French pop music is having very bad days. Even worse. For only one reason: it is not what it is supposed to be. Ill-treated by uninteresting TV shows, knocked out by channels always searching for excitement, humiliated by mainstream, brainless media and audience, it is silently dying; it is aimless and without any value, beauty or innocence. It is a shadow, a ghost that needs to exist, one more time, to stand against these atrocious and useless sides of it. Thus, Bel Plaine’s choice is quite hard in such an environment. The question is, at last: how can anyone bring this particular genre back on track, and make it sound essential? The answer is quite simple: with lots of imagination, passion, patience and courage. Present then becomes a magnificent and saving EP one was not expecting anymore.

One simply has to listen to the first tones of Walter Castillo to understand that the EP is as ambitious as cleverly composed and thought. Diving into a synthetic and delicate mood reminding us of Landscape, we are invited to travel through admirable folk and pop tunes, patiently valued by discrete and enlightened arrangements, precious vocals ready to spread out in the second part of the song. This is how we immediately enter Bel Plaine’s comprehensive fantasy world. Creating their tracks like labyrinths where we all get lost as we walk on sweet, sensual grounds, sometimes hearing never obvious but ominous rock sounds (Summer Ends, Chaser/blazer), the band aims for a paradise lost while performing music inspired by Swedish harmony, from Nina Persson to Kent, and injects a personal, palpable emotion, a desire to finally find what we all need to feel, like a soft drug running through our veins. Playing a necessary, breathtaking and striking balad (Flour Drawing), all musicians reveal more and more of their art before reaching a wonderful apotheosis on Please Come Down, which is the kind of track that will surely leave Danger Mouse speechless. Guitars and keyboards melt into one another, go on to unite themselves on constantly evolving drums, and transcend the genre instead of simply refreshing it.

But the most impressive part of Present is an obvious complementarity between opposite vocals, a dialogue ready to be mixed in moving and amazing melodies. The true meaning of the EP is a constant urge to marry such different timbres and go far above them. Sometimes comfortable and full of motivation, sometimes resting and encouraging, both singings never ignore each other, give themselves to one another to tell us stories of painters and lost loves, night races to a future no one can ever understand without living them, remembrances of childhood and strong desires to get news from people we miss. We are going for a journey through different existences, a trip to share while listening to emotional, almost physical tracks. Bel Plaine is offering us a work of art that anyone needs to consider with all five senses, like remnants of days that are the origin of humanity, its bases, its presence in a reality we can all escape from. Then, the band asks for answers to these essential questions: what are our own marks? Which events and reminders have made us who we are? Preciously giving help, they invite us to intensively and deeply think for ourselves, about our inner hidden truths that will lead us to an entire, active rebirth.

Present is an everlasting source of emotions, a hymn to tiny elements that are about to become great things, stones used to build huge monuments. It is a pop butterfly effect, ready to have amazing consequences.

Raphaël DUPREZ

http://belplaine.com/

 

The Afghan Whigs – Do To The Beast (2014, Sub Pop Records)

The Afghan Whigs – Do To The Beast (2014, Sub Pop Records)

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Seize ans à ronger son frein dans l’attente de ce nouvel album que l’on n’attendait plus. Seize ans pendant lesquels l’absence a été pesante, pénible même. Que s’est-il passé? Pourquoi The Afghan Whigs, alors en pleine gloire, ont-ils disparu des écrans radars pratiquement du jour au lendemain, après le mésestimé 1965? Officiellement séparés au début de ce nouveau siècle sans raison vraiment tangible (si ce n’est le départ de Greg Dulli vers de nouveaux horizons musicaux), ils se reforment en 2012 pour une série de concerts et sont de retour avec ce nouveau disque inespéré, Do To The Beast, qui est largement à la hauteur de ses prestigieux prédécesseurs tout en faisant paraître une maturité incroyable.

Et force est de constater que l’alchimie est toujours présente, reposant sur la recette qui a fait la renommée de l’entité. Les riffs de guitares sont coupants et habiles, tantôt lourds (Parked Outside) tantôt puissants et rapides (Royal Cream). Les batteries sont en roue libre, débridées et démesurées (These Sticks). Mais là où les musiciens de Cincinnati se montrent le plus en adéquation avec leur temps, c’est au travers d’une diversité de styles assumée comme telle et remarquable de maîtrise. Entre funk à la sauce bluegrass (Matamoros, Algiers), folk rock sompteux (Can Rova) et envolées noisy intemporelles (The Lottery et son rythme electro faisant sonner la guitare comme une boucle synthétique), ils exposent aux yeux de tous ce besoin de ressentir les années passées et d’ancrer leur propre son dans des schémas appris et accaparés, ingérés puis transpirés par tous les pores de la peau. S’accordant de superbes instants pendant lesquels les cordes sont autant d’archets sur les veines d’artistes constamment à la limite du sacrifice (It Kills), The Afghan Whigs prouvent que leur reformation n’a rien du hasard ou d’un besoin simplement pécunier, chose que l’on craint toujours dans ce genre de situation; le plaisir de jouer ensemble est palpable dans chaque recoin de l’enregistrement, dans chaque arrangement, dans chaque mélodie. Savoir où l’on est, d’où l’on vient et où l’on va.

Le tempo a ralenti, certes; mais la voix de Greg Dulli est à l’image de ces nouvelles épopées sonores. Multiple tout en demeurant en continuelle souffrance, elle transmet la traversée du désert qui a poussé les membres du groupe à se retrouver plus de 15 ans après leur rupture (sous le régime de la séparation de biens, évidemment). Les harmonies de Do To The Beast sont lestées de plomb et rendent la progression difficile, alors que la soif d’en découdre est omniprésente et obsédante. Comme Sisyphe condamné à éternellement pousser son rocher pour avoir capturé Thanatos (la mort), The Afghan Whigs avancent en traînant derrière eux cette décennie d’absence qui a manqué à chacun, afin de se libérer du poids de l’oubli, de l’horreur de la conviction d’avoir bouclé un cycle qui pourtant devait encore exister. L’inachèvement prend ici tout son sens, tant l’album évolue constamment, possédant ses interprètes et leur insufflant une énergie aussi puissante qu’un éclair. La bête est revenue à la vie et se meut encore, prête à se venger de ceux qui la croyaient à jamais disparue. A ce titre, l’entêtante guitare finale entendue jusqu’à l’ultime mesure de These Sticks est révélatrice d’un objectif primordial; obséder jusqu’à l’ivresse pour démontrer, une nouvelle fois, que le rock sombre et si éloquent du groupe est bel et bien vivant.

Le retour de The Afghan Whigs dépasse tout ce qu’on pouvait imaginer et vouloir d’eux. Merveilleusement addictif.

Raphaël DUPREZ

http://theafghanwhigs.com

 

We have been spending the last 16 years champing at the bit, waiting for an album we were not expecting anymore; 16 long years feeling a heavy and tiresome loss. What happened? Why did The Afghan Whigs leave us from one day to another while their underestimated album 1965 was about to make them famous? The band had officially split in the beginning of the 21th century, for no particular reason (except Greg Dulli being interested in new musical projects); they met again for a tour in 2012 and now, they are here, introducing their brand new record, Do To The Beast, which is considerably as powerful as its predecessors, but also, incredibly mature.

Thus, one has to admit that the alchemy between the crew members is still here, as they are back to their original artistic roots. Guitar riffs are sharp and malevolent, sometimes heavy (Parked Outside), sometimes energetic and fast (Royal Cream). Unrestrained and non-measured drums constantly run free (These Sticks). But the thing is, the Cincinnati-based musicians are in adequacy with the new composing era thanks to an assumed multiplicity of explored genres and remarkable skills. Performing funk and bluegrass (Matamoros, Algiers), sumptuous folk rock (Can Rova) and out-of-time noisy tones (The Lottery and its electro beats making guitars sound like a computer-generated loop), they expose an urgent need to explain what has happened to them in the past few years, put their tracks in what they have learned and schematically wrapped up, ingested and sweat through their painful skins. Playing wonderful moments when strings are like bows on one’s veins, ready for sacrifice (It Kills), The Afghan Whigs prove that their comeback is not due to any sort of financial coincidence, the kind of event one is always afraid of in such a situation; they are influenced by their everlasting wish to play together, which can be heard in every part of the album, in every arrangement and melody. They know where they are, where they come from and where they aim to.

The tempo has been slowing down, but Greg Dulli’s vocals perfectly stand for these new harmony chants. Complex and still in a perpetual suffering, they reveal the journey the band has made across the desert and that has helped them join for a rebirth, 15 years after going separate ways (dividing property, of course). Do To The Beast is embedded steel and prevent us from going on, as a terrible thirst remains omnipresent and paralyzing. As for Sisyphus eternally condemned to roll his piece of rock after defying the Olympus Gods, and Thanatos (Death) in particular, The Afghan Whigs keep marching, dragging a burden of forgotten years behind them as they all missed it, ready to get away from disappearance and horrible visions of the past to achieve a moment of life and still exist. This inner desire to fight is gorgeously immersive, possessing all musicians while giving them an energy that is as electrifying as lightning. The beast has come back to life once more and is ready to take revenge on those who thought it was dead. As such, the mesmerizing and neverending final guitar tune on These Sticks reveals one of the band’s main goals: they are conscious of their ability to hypnotize us. It is though obvious that their dark and eloquent rock music is back for good, at last.

The return of The Afghan Whigs is something much more important and essential than one thought it would be. Thus, Do To The Beast is nothing less than a totally addictive LP.

Raphaël DUPREZ

http://theafghanwhigs.com

 

 

Vida Boulevard – Colores (2014, auto-production/ self-produced)

Vida Boulevard – Colores (2014, auto-production/ self-produced)

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Traversons une nouvelle fois les frontières et les océans et laissons-nous porter à des milliers de kilomètres d’ici, dans des contrées qu’il nous aurait été impossible de connaître sans la technologie. Les courants voyagent, amenant leur lot de surprises et d’étonnement, de découvertes indicibles et étonnantes. Alors qu’en Europe, la musique pop/rock étouffe sous le poids de volontés commerciales et désincarnées, d’autres pays, au contraire, s’y plongent frénétiquement pour la faire vivre et évoluer dans leur langue d’origine. Vida Boulevard, originaires de Guadalajara au Mexique, s’abreuve d’influences anglo-saxonnes et les modernise tout en leur insufflant des respirations personnelles qui font de Colores, leur dernier EP, un enchaînement maîtrisé du genre.

Recherchant chez ses prédécesseurs la puissance et la signification musicale profonde du style, Vida Boulevard survole les paysages en les imprégnant d’une énergie mélodique faite de sonorités rock rappelant Coldplay (Hoy), de riffs presque hard rock très 80’s (Al Mismo Lugar) ou d’ harmonies beaucoup plus actuelles (Dentro De Mi). Ralentissant le tempo afin d’approfondir l’émotion brute qui se dégage de leurs titres, les membres de l’entité n’en oublient pas pour autant la puissance des instruments, interprétant chacun leur propre langage artistique, leur propre voie pour renforcer une structure déjà admirablement bien construite (Morir). Les ballades deviennent alors de véritables hymnes à la vie, de réels dons offerts à l’auditeur pour entrer dans un monde épuré et formidable de simplicité et d’affirmation (Volver A Vivir, Completo). Le groupe réussit là où beaucoup ont échoué; réconcilier l’audace de composition avec les racines brutes et existentielles d’une espèce en voie de disparition qui avait bien besoin d’un nouveau support et de gardiens modernes.

Les voix sont, quant à elles, d’une justesse qui frôle le génie. Que l’on comprenne les paroles ou non, on ne peut rester insensible à cette démonstration de force engendrée par un timbre toujours proche de la déchirure, ce chant tant enfumé que volontaire et déterminé, prêt à porter le propos des musiciens dans les hautes sphères de la création mondiale. Vida Boulevard gagne en immédiateté au travers de cette fermeté de tous les instants, cette habileté suave à pénétrer, au moyen de mélodies faisant immédiatement l’unanimité, l’esprit de chacun de nous. Les complaintes et amours perdues sont révélées doucement, tendrement, intensément. Sans chercher à afficher la moindre surenchère, le clan mexicain émet des ondes mentales rassurantes et subtiles, délicates et admirablement réfléchies. Une telle fraîcheur, un tel besoin de choisir le propos le plus à même de mener à la révélation des sens n’avaient pas été appréciés à leur juste valeur depuis, il faut bien l’avouer, très longtemps.

Colores est, enfin, ce que l’on attendait depuis plusieurs années dans l’espace pop/rock du moment; un peu d’oxygène dans une atmosphère viciée par l’ambition désincarnée de ses représentants les plus célèbres.

Raphaël DUPREZ

http://www.vidaboulevard.com/

https://soundcloud.com/vidaboulevard

Let us cross boundaries and oceans again to land a thousand miles from here, in countries we would not know about without technology. Currents flow, carrying their waves of surprises and astonishment, unbelievable and mesmerizing discoveries. While, in Europe, pop/rock music is close to the end, polluted by commercial and disincarnate needs, other musicians from all over the world, on the contrary, frenetically get possessed by it to make it exist and evolve in their own language. Guadalajara-based band Vida Boulevard is impregnated by English influences and modernizes them, injecting personal elements to their songs; thus, their latest EP, Colores, is a perfect masterpiece of the genre.

Always searching for strength as well as the deepest musical meaning of their predecessors’ style, Vida Boulevard travels through contemporary landscapes and performs energetic and melodic rock sounds reminding us of Coldplay (Hoy), 80’s hard rock riffs (Al Mismo Lugar) or a much more actual harmony (Dentro De Mi). Slowing the tempo down to get deeper into the purest emotion inspired by all tracks, the band members never forget about power while performing their own artistic language, going their way to reinforce an already clever structure (Morir). Ballads are like real hymns to life itself and gifts for each listener to penetrate a naked and admirable world of simplicity and self-assertiveness (Volver A Vivir, Completo). The crew is succeeding where many others have failed before; they tend to reconcile audacity in composition with the straight and existential roots of endangered tune species that needed new foundations and caring guardians.

Vocal parts are perfectly toned and close to genius. Whenever people understand them or not, one cannot remain insensitive to such a show of force invoked by the singer’s close-to-the-edge, smoke-filled though determined and self-willed tone, ready to stand for the musicians’ speech and take it to the highest spheres of worldwide creation. Vida Boulevard is aiming to immediacy through a continuous firmness, a sweet capacity to enter everyone’s mind thanks to melodies that are being approved unanimously. Laments about lost loves are slowly, tenderly, intensively revealed. Never trying to figure out any kind of overstatement, the Mexican band spreads its comforting and subtle, delicate and wonderfully smart mental soundwaves. Such a fresh air and need to choose the best way to bring us to our senses have not been so much appreciated for, one has to say, quite a long time.

Finally, Colores is the EP that everyone of us has been expecting for many years in mainstream pop/rock music. It is like oxygen in a viciated and intoxicating atmosphere of uninteresting and tasteless famous representatives of a beloved kind of art.

Raphaël DUPREZ

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Laura Carbone – Stigmatized EP (2014, auto-production/ self-produced)

Laura Carbone – Stigmatized EP (2014, auto-production/ self-produced)

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Etre capable de se renouveler sans cesse; on ne le répètera jamais assez mais cela demeure un objectif primordial pour chaque artiste, à savoir, ne pas se cantonner à un genre particulier, ne pas garder ses habitudes mais au contraire, se servir de ses expériences pour avancer et découvrir d’autres univers. Explorer et tenter. La chanteuse allemande Laura Carbone est avant tout connue pour sa place dans le groupe electro-punk DEINE JUGEND (que certains connaissent grâce aux revues spécialisées); elle s’éloigne cependant de cette étiquette avec ce premier EP produit en compagnie de son acolyte Tim Bonassis et révèle une capacité d’écriture et de composition totalement inattendue et loin de sa musique de prédilection. Et elle transforme l’essai sans aucune difficulté.

Il y a plus que de la pop dans ces 4 chansons superbement orchestrées. On y distingue un rock sous-jacent toujours sur le fil (Drive By Shooting) ou de la folk mêlée à des atmosphères cold-wave (Stigmatized). Loin d’attendre que l’inspiration vienne de son passé artistique, Laura Carbone soigne ses nouvelles oeuvres et leur apporte une personnalité fascinante pour un format aussi court. Intense et prenant, cet EP l’est grâce à des ambiances feutrées, des mélodies accrocheuses et entêtantes qui s’incrustent dans l’esprit de l’auditeur pour un long moment. L’electro délicate de Exes fait sourire autant qu’elle invoque une part de mystère que la musicienne prend bien soin de ne pas révéler. S’accordant même un blues-rock impartial et et sauvage (Plan Of Attack), elle signe une carte de visite aux textures autant veloutées que râpeuses, aux sonorités profondes et éthérées. Ne cherchant jamais la facilité, elle fait évoluer ses créations dans des courants remarquables de justesse et d’émotion, conservant ce regard ironique sous-jacent sur sa propre conception du monde qui l’entoure. C’est de ce constat que naît le trouble: sous ses apparats classiques, le disque cache des secrets harmoniques beaucoup plus sombres et simultanément lumineux, créant un éventail de possibilités d’écoutes illimité.

Tout comme ces quatre titres, la voix de Laura Carbone s’adapte de façon sensible aux instrumentations. Tantôt portée par des élans proches de Sharleen Spiteri, tantôt aussi obstinée que Pat Benatar (période Get Nervous), elle conserve cette contemplation de l’individu et du vécu toujours sur le fil. Regardant les cicatrices de ses années passées, les histoires amoureuses brisées sur lesquelles elle se retourne en souriant mais qui l’ont pourtant profondément marquée, elle avance, progresse, prend de nouvelles résolutions pour ne plus se laisser avoir. Gardant de profonds sentiments émouvants et exemplaires, elle renforce son âme et témoigne de ces douleurs dans un chant tour-à-tour innocent, dur et incroyablement sensuel, prenant l’auditeur à témoin afin de le rallier à sa cause. Elle s’exprime sans détour, nous faisant constater tout ce par quoi elle est passée et qui la mène à reprendre sa vie en mains, à s’affirmer. Stigmatized marque une étape importante dans l’existence de la musicienne, aussi bien artistiquement que personnellement; elle pose sur le papier ses expériences afin de mieux les expier, pour que celles-ci ne la tourmentent plus même si elles seront continuellement présentes, mais fait aussi état de ses résolutions à venir. On assiste alors à une page de son journal intime qui se tourne, laissant un espace vierge pour lequel l’encre change de couleur afin de mieux pénétrer les fibres du support créatif en devenir.

Stigmatized est une magnifique confession de maturité de la part de Laura Carbone. Un EP multiple et complexe qu’il convient d’apprivoiser rapidement pour s’y identifier et, avec elle, marcher vers l’avenir.

Raphaël DUPREZ

http://lauracarbone.com/

Laura Carbone sur Soundcloud

 

Always and endlessly try to compose something new; such an order seems rebarbative but it is a primordial goal for every artist, in order not to remain inactive while performing only one kind of music, breaking the habit and using experience to go on and discover brand new territories. It is a matter of exploring and risking. German singer Laura Carbone is well-known thanks to her work with electro-punk band DEINE JUGEND (that some of us know after having read articles in a few specialist magazines); though, she has decided to remain far away from such a genre with her first EP, produced with the help of her bandmate Tim Bonassis; she then reveals a totally unexpected talent of writing and composing, in opposition to her common style. And she perfectly and easily succeeds in this way.

There is a lot more than pop music in these admirably orchestrated four songs. One can hear close-to-the-edge rock (Drive By Shooting) or folk mixed with cold wave atmospheres (Stigmatized). Not only expecting inspiration from her artistic past, Laura Carbone constantly pays attention to her new tunes and incorporates a true and fascinating personality to each one of them, even on such a short timescale. As intense as captivating, her EP is made of sweet moods and catchy melodies digging deeper into each listener’s soul and remaining there for a long time. Exes’ delicate electro sounds are putting a smile on one’s face as well as invoking a feeling of mystery that the musician never directly reveals. Even playing an impartial and wild blues-rock piece (Plan Of Attack), she introduces us to a world made of velvet and rough textures, deep and ethereal sounds. Never taking the easy way out, she lets each creation evolve in remarkable currents of accuracy and emotion, having an ironic look at her proper philosophy of life as we know it. From such an evidence comes a troubling fact: hiding under classical appearances, the EP contains harmony secrets which are darker and simultaneously lighter, thus proving a wide range of hearing possibilities.

As for these four tracks, Laura Carbone’s vocals amazingly fit in already sensational instrumentals. Sometimes close to Sharleen Spiteri, sometimes reminding us of Pat Benatar on her fabulous album Get Nervous, she keeps contemplating each individual and all she has gone through while sitting on the razor’s edge. Staring at the scars from her past and all broken love stories she thinks of, smiling, as they yet have haunted her, she keeps going on, progresses, and aims for new goals not to be mocked anymore. Keeping inner moving and exemplary emotions, she reinforces her soul and testifies for her pain through an innocent and incredibly sensual singing, taking us apart to join her cause and see what she has suffered from. She is straight in her way of expressing herself, as we notice all the difficult intimate moments she has lived and that are leading her to a brand new start, to get her existence back and assert herself. Stigmatized is an important artistic and personal mark in the songwriter’s story; she is writing about her experience to expiate, so it cannot torment her anymore, even if it will always be here, somewhere in her mind, but overwhelmed by her immediate decisions to carry on. Thus, a page of her secret diary is turning and lets a virgin one shine, waiting for a colour-changing ink to fill it up and penetrate all fibers of her becoming creative support.

Stigmatized is a magnificent and mature confession from Laura Carbone, a multiple and complex EP that anyone immediatly has to tame to identify oneself to it and watch, with her, what is about to happen next.

Raphaël DUPREZ

http://lauracarbone.com/

Laura Carbone on Soundcloud

 

Aetherlone – Aetherlone (2014, Little Cab Records/ La Baleine)

Aetherlone – Aetherlone (2014, Little Cab Records/ La Baleine)

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Indéfinissable, le premier album des Français d’Aetherlone l’est très certainement. Le genre de disque où l’on se dit, au fil des écoutes, que l’on est incapable de déterminer si l’on préfère un titre plutôt qu’un autre, si le premier est meilleur que le second; bref, une succession de chansons captivantes, mais avant tout, cette impossibilité d’admettre qu’il s’agit d’un genre particulier, d’une influence plus prononcée ici ou là. On se laisse porter au fil des rencontres, dans des territoires apparemment connus mais totalement inédits car interprétés solennellement et distinctement. Comment alors, de par cette nouveauté imprévisible, cette bouffée d’air frais dans la musique hexagonale, appeler un LP autrement que de manière éponyme? Toute l’essence de ce premier opus est là, dans cette chaleur naissante et inouïe.

Il est donc inconcevable de rapprocher les 10 chefs-d’oeuvre ici présentés d’un style à part entière, tant ils ont chacun leur propre définition de l’art ici écouté. Tout au plus peut-on distinguer quelques rapprochements avec Radiohead (Carnival), The National rencontrant Sixteen Horsepower (Mountain Tops/ Avalanches) ou même les Suédois de Kent dansant tendrement avec Patti Smith (The Light). Mais plus que tout, le trio fait ses propres expériences, posant des bases acoustiques portées par les guitares et banjos mais toujours mises en valeur au moyen d’arrangements inattendus et, disons-le ouvertement, proche du mysticisme créatif. Des orgues 70’s (The Unemployed Soulhunter) côtoient des boucles electro simples mais emmenant les mélodies vers le sublime (Not A Dance, Sister) avant que des cordes hystériques ne viennent semer la confusion dans l’esprit déjà perturbé de l’auditeur (Here & Now). L’hypnose est totale quand arrivent les mesures intimement martiales de Hi Dead Folks!, sa fin soudaine posant une simple question: pourquoi cela s’arrête-t-il si vite? Au-delà du sentiment d’absence qui naît à la fin de cet album, de ce morceau de soi-même que l’on croit avoir égaré, chacun comprend ce qu’il en est: de ces pièces sonores cruellement secrètes et ténues, il ne demeure qu’une singulière sensation d’addiction, une envie plus forte de crier pour avoir une nouvelle fois sa dose.

Ce premier effort est une drogue de l’esprit. Il s’insinue dans les synapses, déploie ses molécules et nous enferme dans une quiétude aussi bénéfique que tourmentée. Car le disque n’est rien d’autre qu’un mélange d’anxiolytiques et de stimulateurs endocriniens, provocant une réaction aussi apaisante que terriblement motivante. L’écouter, c’est accepter de se laisser prendre au jeu, de se retrouver immobilisé et paralysé par une torpeur douce laissant place à une chaleur apte à chasser toute maladie de l’esprit et du corps. On a rarement entendu pareille thérapie. On est surpris puis entraîné par des idées émotionnelles presque palpables, dont les effets secondaires sont ceux cités plus haut. Car oui, l’album est une épreuve: il nous oblige à faire table rase du passé autant qu’à ne plus pouvoir imaginer l’avenir autrement que grâce à lui, à nos côtés et en nous, chaque jour. Il est un instant T de notre histoire personnelle; il y a eu un avant, et il y aura un après, mais les repères sonores que nous connaissions sont à jamais bouleversés. L’évidence est dès lors facile à prouver; personne ne peut, à la première écoute, comprendre totalement Aetherlone. Mais, lorsque celui-ci s’achève, il est insensé de croire que l’on ne va pas revenir immédiatement au début, entendre à nouveau ces harmonies exceptionnelles, comme ça, pour voir… Alors que l’on sait pertinemment qu’il est trop tard et qu’on la tient enfin, cette pierre angulaire et universelle de l’art musical dans ce qu’il a de plus fondateur et terriblement poignant.

Aetherlone est, finalement, inqualifiable car extraordinaire et précieux. Pour le reste, écoutez-le de toute urgence.

Raphaël DUPREZ

http://aetherlone.com/

http://aetherlone.bandcamp.com/

 

In one word, French band Aetherlone’s first album is simply unclassifiable. It is a kind of record that makes us think, while listening to it more and more, that we are unable to tell which song is our favourite, or if the first one is better than the second one, etc.; in brief, it is a collection of captivating tunes but, above all, it can be summed up with the incapacity of admitting that the band is performing one particular genre, or is mainly influenced by any other artist. One lets himself be carried among strange encounters, traveling through apparently well-known territories, but little by little revealing themselves as original ones while they are solemnly and distinctively composed. Then, how, thanks to such an unpredictable novelty and fresh air in actual French music, could they name this first LP otherwise than with their own patronymic? All the essence of this creation can be found here, in such a new-born and extraordinary warmth.

Thus, it is impossible to claim that all 10 tracks are close to any other kind of sound, so much each one of them is a proper definition of hearing art. Of course, one will sometimes think of Radiohead (Carnival), a meeting with The National and Sixteen Horsepower (Mountains Tops/ Avalanches, Sister), or even Swedish band Kent voluptuously dancing with Patti Smith (The Light). But, before that, the trio is trying its own experiments, putting bases made of acoustic guitar and banjo, valuing and arranging all these tones with an unexpected attention and, let make things clear, close to a sort of creative mysticism. 70’s-like organs (The Unemployed Soulhunter) meet simple but melodically sublime electro loops (Not A Dance, Sister) before frenzy strings confuse each listener’s already shaken mind (Here & Now). Such a moving state of trance gets to a higher level when the intimate and martial chords of Hi Dead Folks! suddenly get us close to the end. One question remains though: why is it stopping so fast? Above the lack of something essential missing after this last song, it is a part of ourselves which seems to be lost, and one understands what is really happening: these secret and tense pieces of music are making us dependent, as we feel that we want to shout out loud to get more and have another injection.

This first album is a drug for the soul. It goes into our synapses, spreading molecules and taking us into a quiet but tormented state of peace. This is what these tracks really are: a mix of anxiolytics and endocrine disruptors, provoking a soothing and terribly motivating shiver on one’s spine. Listening to them is about accepting to enter the void, feeling paralyzed by a sweet drowsiness and enjoying a delicate comfort curing both body and spirit. One rarely has heard such a perfect musicotherapy. We are amazed then literally seeing palpable emotional ideas, which side effects are the ones we have first enjoyed. This LP is a test: it is asking us to forget about the past and not imagine the future without it close to us, every day. It is a precious moment in our personal stories; there has been something before, and there will be more after, but all the sound marks we used to know are forever forgotten. Such an evidence is easy to show: nobody can, while listening to Aetherlone for the first time, immediately understand its complexity. But when it is over, believing that one will not go straight for another round and start over to hear such a blessed harmony to get new informations and sensations is nonsense. One perfectly knows that it is too late; this is finally it. This record is a universal cornerstone of music in its most founding and emotionally strongest meaning.

Finally, Aetherlone is inexplicable, because it is extraordinary and precious. If you want to know more, go and listen to it right now.

Raphaël DUPREZ

http://aetherlone.com/

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Nina Persson – Animal Heart (2014, Lojinx)

Nina Persson – Animal Heart (2014, Lojinx)

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Lorsque la carrière solo d’un artiste démarre après une reconnaissance internationale en groupe, la pression est encore plus grande que dans n’importe quel autre cas de figure. La chanteuse suédoise Nina Persson, mondialement saluée alors qu’elle a mené The Cardigans vers la renommée pendant plus de dix ans, en a conscience. Pour son premier album en liberté, elle a donc pris le temps de poser de nouveaux jalons artistiques. Et cela s’en ressent grandement tout au long de ce LP, Animal Heart, qui nous la présente comme jamais elle n’est apparue auparavant.

Profondément ancré dans la pop scandinave (certainement la plus belle et intelligente dans l’univers musical actuel), Animal Heart évolue sans cesse vers d’autres horizons sonores. Des inspirations 80’s (Animal Heart, Food For The Beast) aux expérimentations electro (Dreaming Of Houses), Nina Persson étend son emprise sur des paysages mélodiques variés et jamais répétitifs. Se permettant même de composer un chef-d’oeuvre qui a tout d’un hit potentiel (Clip Your Wings), l’artiste prend des risques immenses en enchaînant des accords invraisemblables mais remarquablement structurés (fabuleux Catch Me Crying) et en pénétrant dans des contrées alliant blues et proximité presque charnelle avec l’auditeur (le duo piano/ voix de This Is Heavy Metal, les élans country de The Grand Destruction Game). Ainsi, plutôt que de donner à entendre ce qui pourrait être attendu de sa part, elle s’écarte des sentiers battus pour errer le long de routes laissées désertes mais menant à de somptueuses citadelles poétiques, dévoilant de ce fait un talent de songwriting impressionnant.

Scrupuleusement arrangé, le disque est cependant intime et résonne comme une confession des années passées. Grâce à sa voix si douce et parfois à la limite de la rupture, vibrante autant que brisée, Nina Persson nous raconte ses histoires, déceptions et émotions personnelles par métaphores ou images (l’industrie comme représentation du corps humain est omniprésente). Tantôt grave, tantôt aiguë, son timbre est continuellement en symbiose avec les chansons et textes, ceux-ci prenant alors une réelle valeur de conversation confidentielle, de dialogue et d’échange. Plus que de simplement donner, la chanteuse attend un retour de l’auditeur, une impression, une opinion. Ce dernier est sollicité régulièrement et devient le témoin de la Suédoise, son plus proche ami. Il est ainsi incroyablement étonnant qu’un tel genre musical puisse à ce point revêtir des atours de confiance à double sens; pari réussi, tant et si bien que l’album appelle à une réécoute continue et intensive, afin d’y ancrer ses propres désirs et expériences pour mieux le savourer.

Le temps a paru long avant l’arrivée d’Animal Heart; mais peut-être que l’isolement était nécessaire à Nina Persson pour atteindre ce sommet de pop immaculée et belle. Une grande réussite.

Raphaël DUPREZ

http://www.lojinx.com/artists/nina-persson

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When a well-known artist decides to start a solo career after being successful with a band, pressure is higher than in any other case. Swedish world-renowned singer Nina Persson, who has been leading The Cardigans to fame for ten years, is aware of this situation. And she has taken her time to create a first album of her own, exploring new artistical foundations. This is what can be heard all along this excellent record, Animal Heart, which introduces a real songwriter we have never met before.

Deeply sounding like Scandinavian pop music (the best and most clever one in the world, actually), Animal Heart is a journey to many different artistic horizons. From 80’s influences (Animal Heart, Food For The Beast) to electro experiments (Dreaming Of Houses), Nina Persson lays her identity on all various and never repetitive shapes of each song. Even allowing herself to compose an immediate potential hit (Clip Your Wings), she takes risks by linking weird but amazingly structured tones together (fabulous Catch Me Crying) and introduces close and personal blues moods ( an admirable piano/ vocal duet on This Is Heavy Metal, or country guitars on The Grand Destruction Game). Thus, instead of giving the audience what it would expect, she aims to new goals while walking on deserted roads leading to sumptuous harmony citadels, therefore proving a huge talent of performing and arranging all tracks.

Though scrupulously and meticulously produced, this record is a work of intimacy and a confession of the past few years. Thanks to her sweet and close to the breaking point, resonant and fragile voice, Nina Persson tells us stories about deception and inner emotions, using metaphors or mental pictures (industry here stands for every human being). Sometimes low, sometimes high and pure, her timbre is always symbiotic with words and music, letting them be as significant as confidential exchanges and conversations. More than only giving, the singer is waiting for an answer from us, a feeling, an opinion on all these subjects. We are regularly called to be the Swedish artist’s representatives and closest friends. Therefore, it is fascinating to see how such a musical genre can give way to mutual confidence; and this album is a successful bet, so that it is obvious to listen to it more and more, in an intensive and continuous way, in order to find one’s own desires and experiences and share them.

Animal Heart has been expected for a long time; but Nina Persson has certainly needed these past few years and a little bit of loneliness to reach such a refreshing and immaculate summit of pop music. Congratulations to her!

Raphaël DUPREZ

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