Saison de Rouille -Deroutes sans fin (2014, auto-production/ self-produced)

Saison de Rouille -Deroutes sans fin (2014, auto-production/ self-produced)

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Parfois, on s’enferme, on s’englue dans un étouffement sonore qui n’est d’abord pas le nôtre puis qui nous absorbe sans crier gare. Avaler de la poussière sans manifester de réaction allergique, boire la tasse dans une rivière saumâtre et dont le goût reste collé au palais, sulfureux et épais. On se laisse porter par le courant sans jamais savoir où il va nous mener, sans saisir la moindre branche, le moindre tronc qui pourrait nous ramener sur la berge. On sait que la noyade est proche mais on s’en moque éperdûment; le plaisir est dans cette souffrance, dans ces poumons qui brûlent, dans le manque d’air. Saison de Rouille détient les clés des moyens de locomotion de fortune qui semblent seuls à même de nous faire parcourir toutes les plaines dévastées de leur paysage musical en délabrement perpétuel. Deroutes sans fin, témoignage rock incontrôlable autant qu’incomparable, met le contact et allume les échappements dans un fracas d’étincelles et de fureur.

Le disque est une exposition troublante de noisy mortuaire qui taillade l’esprit, sur des rythmes industriels froids, emportés et calculateurs. La dissonance y mène à l’hypnose, à l’enchevêtrement de fils sales constituant le canevas d’un corps voué à l’embrasement (L’oiseau de chrome (Lande I), La vallée de la ferraille). Une pluie glaciale tombe sur les décombres de friches boueuses et noires; comme si les Young Gods s’enfonçaient au plus profond d’une dépression nerveuse faite d’idées suicidaires (Deroutes sans fin (Lande II)). Pour parvenir dans ces lieux isolés du monde, il faut parcourir les kilomètres incessants d’une route jonchée de cadavres automobiles rouillés, de carcasses mécaniques encore fumantes. Des cordes discrètes nous entraînent alors dans un blues artificiel tout droit sorti d’un film de David Lynch ou des pérégrinations bruitistes d’Ulan Bator (Le carnaval (Lande III), Moteurs epuises). Deroutes sans fin est le pétrole non raffiné qui agite les injections fatiguées et hurlantes, les filtres encrassés et asséchés d’un art glacial mais terriblement fascinant. Les basses sont hypnotiques, telles les pas fracturés d’une créature perdue dans ce gouffre à ciel ouvert, éternel et noir; un animal à visage d’homme ayant perdu toute capacité de parole. Les batteries décalées perdent l’auditeur dans les méandres dysharmoniques d’un labyrinthe refermé sur lui-même et dont on ne peut s’échapper (Impasse).

Chaque mélodie est déconstruite afin de n’en conserver que la sève la plus visqueuse, maculée de sang et de cendres. Saison de rouille se lance alors dans une cavalcade frénétique avant que le train harmonique ne déraille et disparaisse dans un fleuve infernal charriant les épaves et les corps en mutation (Romances). Les voix sont autant d’incantations désespérées qui, brutalement, se métamorphosent en cris de rage et de mal-être, infligeant leur poisse si fascinante à regarder et narrant les errances assassines de ceux qui se sont perdus dans les failles bouillantes de ces terres incomprises et laissées pour compte. Le silence se fait alors entendre pour mieux nous étreindre, une atmosphère rugueuse où litanies et choeurs brisés s’unissent en un sabbat de muscles à vif et de métaux confondus (Sortie), ultime déflagration avant de garer enfin une voiture cabossée pendant le périple dans des traveres nocturnes et inconnues. Tel un au-delà fantasmé et diablement réaliste, le disque est une boucle inéluctable, un conte obscur où l’on perd son humanité, un regard déviant et remarquablement soigné sur les origines du mal-être, du malaise, de la tension. On souhaite alors caresser ces épines de fer qui percent la peau et la pulpe des doigts, qui infectent pour mieux dévoiler les aspérités de la conscience.

Deroutes sans fin est une épreuve aussi radicale que nécessaire, un disque dont on ne ressort pas indemne mais qui donne envie, toujours plus, d’explorer les chemins escarpés que personne n’ose emprunter. Remarquable.

Raphaël DUPREZ

http://saisonderouille.bandcamp.com/

https://www.facebook.com/saisonderouille

 

Sometimes people need to lock themselves up, or get imprisoned, in a sound deafness that first is not theirs but, suddenly, wrap them without warning. It is a matter of swallowing dust without any kind of allergic reaction, drinking dirty waters from a brackish river and feeling its sulfuric, rough taste in one’s throat. One lets oneself get taken by the currents without ever knowing where and when it will end, without catching a single branch or tree trunk to float and go back on board. One knows that drowning is soon to happen but no one cares about it at all; there is pleasure in pain, in burning, out of air lungs. French band Saison de Rouille has the keys of poor, devastated cars that can lead every one of us through the desperate plains of their constantly changing musical landscape. Deroutes sans fin is an out-of-control, incomparable testimony of rock songs, starting the engine and spitting sparkles and fury from the muffler.

Deroutes sans fin is a troubling exhibition of mortuary noisy music that cuts one’s mind out, based on cold, running and calculative industrial rhythms. Dissonance leads to hypnosis, to a drawing made of dirty threads on a canvas, portraying a body that is ready to burn (L’oiseau de chrome (Lande I), La vallée de la ferraille). A cold rain falls on debris of black, muddy abandoned lands; as if The Young Gods were going deeper into an unexpected nervous breakdown and suicidal tendencies (Deroutes sans fin (Lande II)). To get to this lonely place, on has to cover neverending kilometers on a grey, sad road where rusty car wrecks and smoky mechanical shells lay quietly. Thus, discrete strings take us into an intriguing blues which seems to be out of a David Lynch movie or Ulan Bator’s discordant experiences (Le carnaval (Lande III), Moteurs epuises). Deroutes sans fin is a non-refined oil that is injected into tired, screaming pieces of metal, or rotting filters of a cold but fascinating art. Bass lines are mesmerizing, sounding like the broken steps of a creature lost in an eternally dark depth; an animal that looks like a man who has lost the ability to speak. Offbeat drums lose us in the disharmony meanders of a trapped labyrinth no one can escape from (Impasse).

Each tune is meticulously deconstructed in order to get its most viscous elements apart and mix them with blood and ashes. Saison de rouille thus takes a frenzy ride before the harmony train derails and disappears into an hellish river, among lost vehicles and mutated bodies (Romances). Vocals are like desperate incantations turning to cries of rage and unease, inflicting their fascinating lack of luck and joy by telling us about murdering walks among the ones who got lost into all the warmest ravines that are hiding in unknown countries. Silence is therefore surrounding us as we contemplate a dry, misty atmosphere of litanies and broken choirs united into a Sabbath for hurting muscles and melted irons (Sortie), an ultimate boom before parking our battered means of locomotion which have suffered during nocturnal, misguided travels. The LP is a phantasmagoria and an astonishingly realistic beyond, an ineluctable loop and an obscure tale about losing one’s humanity, a deviant look upon the origins of suffering, awfulness and tension. One thus wishes to caress the metal spines that spear one’s skin and fingertips, infecting minds to reveal all lacks of the soul.

Deroutes sans fin is a radical but necessary ordeal; it is a painful but remarkable record that helps us rediscovering musical routes no one dares to go down anymore.

Raphaël DUPREZ

http://saisonderouille.bandcamp.com/

https://www.facebook.com/saisonderouille

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