Tani Ghaffarsedeh – Music & Videos (2013-2014, auto-production/ self-produced)

Tani Ghaffarsedeh – Music & Videos (2013-2014, auto-production/ self-produced)

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Comment aborder le travail d’une artiste lorsque celui-ci comporte aussi bien des pièces musicales que visuelles? Comment faire pour les intégrer les unes aux autres et démontrer leur totale conjonction au sein d’une oeuvre d’art entière et représentative du travail de la créatrice? Tani Ghaffarsedeh baigne dans la musique depuis son plus jeune âge, comme la biographie disponible sur son site nous l’explique. Mais, plutôt que de se contenter de ce domaine (ayant alors suivi un cursus de chant et de composition), elle souhaite plus que tout donner à voir autant qu’à entendre et s’intéresse à la réalisation, vecteur unique et passionnant lui permettant de dépasser ses capacités mélodiques afin d’expérimenter et exposer. Elle tente tout ce qui lui est donné, s’évade des structures imposées par la musique classique pour engendrer un univers foisonnant et réellement intriguant.

Intro révèle parfaitement ces tentatives continues de dépasser les bases de l’innovation: mêlant distinctement batteries artificielles en boucles inversées, violons saturés et débridés, instruments inattendus et voix aussi angélique que profondément troublante, Tani Ghaffarsedeh ne se soucie d’aucune forme prédéfinie mais préfère laisser libre cours à son imagination, son sens de l’improvisation autant que sa maîtrise du mixage, aucun détail n’étant laissé au hasard. L’électronique est ici au service de l’élaboration sensitive de la musique dans ce qu’elle contient de plus épidermique, sans virtuosité mais en provoquant un effet de détente amenant l’auditeur à s’interroger intensément sur ce qu’il entend. You Did Not Listen plonge plus profondément dans les méandres de la folie contenue, les grésillements et percussions venant interrompre toutes les tentatives de langage données par des paroles et plaintes sombres et à l’envers. La communication dans ce qu’elle a de superflu, en quelque sorte; une illustration de l’absence d’échanges réels entre interlocuteurs. Can You Hear Me constate et déplore ce fait pourtant quotidien et attristant, soulignant l’inutilité par des bribes de mélodies elles aussi tranchées, découpées au couteau et dans lesquelles les harmonies vocales sont un écho au non-dit, au paraître plutôt qu’à l’être, au regret de la disparition du don de son expérience à autrui. Trouvant son salut dans un intimisme froid et désincarné, la musicienne convoque, dans Your Name, des rythmes électroniques africains ancestraux bercés de larsens et choeurs fluides et spatiaux, comme si la réalité d’une existence vouée à l’isolement se trouvait ailleurs qu’au milieu d’une société ayant failli à sa vocation première, à son partage pour subvenir. On pense également à Ravi Shankar dans ces tonalités surnaturelles et magnifiques. Le trouble reste cependant omniprésent et perturbateur, empêchant tout expression et déconstruisant chaque tentative de parvenir à donner sans recevoir (Confusion). On scrute alors les étoiles, en quête d’un univers plus ouvert (Sky), mais il n’y a rien d’autre que l’introspection, les ondes hertziennes se mêlant aux appels à l’aide sensibles et délicats de la créatrice, au désespoir de ne plus avoir de soutien, de contact. Hurlement de tristesse autant que de recherche perpétuelle de l’espérance (Vocal), l’interprétation toujours sur la lame du rasoir de Tani Ghaffarsedeh se brise contre les écueils de la douleur et de la déception avant de ne trouver que l’oubli, la noyade dans des profondeurs inexplorées mais où l’on trouvera, enfin, le soulagement tant attendu (Your Name Is Silent). Elle cherche cependant à savoir, à comprendre comment chacun fonctionne, à faire entendre ses appels au secours. Elle tend vers nous ses mains que nous ne saisissons pas, par égoïsme ou par lâcheté. Ce que l’on regrettera plus tard, en y pensant.

Entre voyage et déstructuration, les images troublent encore plus le spectateur. Intro est une exploration quasiment mathématique du silence, une équation de l’insoutenable désir humain de ne pas s’exprimer. Il faut comprendre pourquoi, et comment, en analysant tous les univers virtuels et objets électriques du quotidien supposément aptes à permettre la réciprocité. Le courant passe mieux entre plusieurs prises qu’entre les hommes eux-mêmes. Tous les éléments naturels apparaissent eux aussi quantifiés, analysés et recrachés pour ne devenir que des produits artificiels du quotidien. La vidéo de Sky nous prouve que la liaison vient d’ailleurs, de transistors ou de tourne-disques, d’appareils servant à diffuser l’information musicale après l’avoir transformée en un bien palpable et, ainsi, décomposée pour la détacher de sa substance même, les modulations se métamorphosant en images mécaniques et séraphiques. Les instruments physiques eux-mêmes, autant que les contacts charnels, explosent pour ne former que des signaux moléculaires immatériels. Seuls repères immuables se laissant apercevoir dans cet environnement aseptisés, le temps et la terre se soulèvent au travers des fulgurances cinématographiques de Your Name; branches et fleurs se retrouvent au centre d’une pulsation cardiaque pour laquelle les veines sont à nouveau irriguées, alors que l’âme s’envole vers d’autres contrées lointaines, hors de l’espace. Les nombreux moments de noir complet de ces trois courts-métrages à part entière laissent le temps de la réflexion, de la pensée à nouveau retrouvée et utilisée. Elles sont une respiration qui, elle, ne vient pas d’une machine, mais bel et bien d’un organisme vivant et autonome.

Tout le talent de Tani Ghaffarsedeh repose dans cette approche surréaliste mais pourtant philanthropique de l’art global. Ses créations sont une expérience unique qui bouleverse et déstabilise, démoralise et motive. Magnétique.

Raphaël DUPREZ

http://www.t-an-i.com/

How is it possible to talk about an artist who is using music as well as videos to illustrate her abilities? How can both of them be mixed together in order to demonstrate a total union standing for an entire and coherent whole? Tani Gaffarsedeh has been doing music since she was born, as her biography proves it (she has, at first, studied singing and composition), but instead of only playing instruments and creating tunes, her main desire was to let us see and hear at the same time. This is why she has also found interest in directing to go further her melodic capacities and experiment a new form of exhibition. She is then trying everything she can and goes beyond all classical structures to build a brand new intriguing and abundant universe.

Intro perfectly reveals all these attempts to break new ground in the field of music: distinctly mixing rhythms and reversed loops, overdriven and frenzy violins, unexpected instruments and a troubling but angelic voice, Tani Ghaffarsedeh doesn’t care about predefined forms but prefers to let her imagination, her sense of improvisation and her arranging skills flow, as no detail is left to chance. Electronics are valuing a sensitive drawing up of art in its most knee-jerk reaction, without virtuosity but in order to provoke a relaxing feeling allowing us to intensively think about what we are confronted to. You Did Not Listen dives deeper into the meanders of inner madness, as scratches and percussions interrupt every dialogue attempt between words and dark, back to front moans. Communication is redundant: it is a common lack of real exchanges between people. Can You Hear Me is a bitter assessment of such a daily, appalling reality and emphasizes its uselessness with small cuts of melodies in which vocal harmony is figuring out what is never said; better all look the same than being unique. Giving has no more meaning. Finding salvation in a cold and disembodied intimacy, the musician uses, on Your Name, ancestral African artificial beats, distortion and soft, spacy choirs, as if a true isolated existence could be found somewhere out of a society who has failed in sharing to survive. One also thinks of Ravi Shankar while hearing such supernatural and magnificent tones. However, trouble is omnipresent and disruptive, deconstructing every attempt to express oneself and give without receiving (Confusion). Thus, one looks at the stars, hoping for a better world (Sky), as there is nothing left but instrospection; electro-magnetic waves wrap around the composer’s moving and delicate cries for help; but there is no more support and contact. Her howls of deception and perpetual search for better days (Vocal), her close-to-the-edge performance crash against the walls of pain and despair before discovering an everlasting oversight, drowning in the never-explored depths where a deserved relief lies (Your Name Is Silent). Yet, Tani Ghaffarsedeh wants to know and understand how we, humans, behave, and if we can give her assistance. She is offering a hand but, selfishly and meanly, we do not take it. Something we will soon regret, for sure.

Then, the artist’s pictures and videos are disintegrating and troubling us. Intro is a mathematical analysis of silence, a calculation of the unbearable human desire not to speak. One has to understand why, and how, by taking each virtual environment and electric object to pieces, the same ones that are supposedly helping us find reciprocity. Apparently, current is more intense between sockets than men. All natural elements are also quantified, dissected and exposed to become soulless tools of everyday life. The short-length Sky proves that a link exists in radio transistors or turntables, in devices that broadcast every musical information after transforming it in something we can physically feel and decomposing it to tear it away from its purest essence while changing it into mechanical and immaterial ruins. Real instruments themselves are exploding to turn into molecular signals. Forunately, time and earth, which are the only unchanging marks left in this clean but deserted world, rise from Your Name’s film dazzling speed; branches and flowers evolve through a newly blood-irrigated heartbeat, as soul flies to faraway lands from outer space. All the black textures literally shining through these movies are like breaks to use one’s brain and, at last, think and act. They are a naturally living breath as we have shut all artificial respirators down.

Tani Ghaffarsedeh‘s talent is surreal as well as amazingly human. It is a continuous, rigorous and coherent artistic attempt; a unique, disturbing and moving, hopeless though enlightening, magnetic experience.

Raphaël DUPREZ

http://www.t-an-i.com/

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