Caroline Fourest – Inna (2014, Grasset)

Caroline Fourest – Inna (2014, Grasset)

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Chose étrange lorsque l’on achève la lecture du nouveau livre de Caroline Fourest; on a l’impression d’entendre au loin les cris des détracteurs de la journaliste, essayiste et réalisatrice française, mais également ceux des opposants à Inna Shevchenko, leader du mouvement Femen depuis plus de deux ans. Ce sentiment pénétrant de deviner les insultes homophobes, misogynes, racistes même, bref, tout ce qui pourrait être reproché à l’auteure de cet ouvrage profond, éprouvant et autant révolutionnaire qu’humain. A ces hurleurs de rue dont l’étroitesse d’esprit n’est plus à prouver, on a simplement envie de répondre ceci: la force de conviction qui émane de ces pages est exemplaire, démontrée sans être démonstrative, captivante sans être sacerdotale (terme à ne pas prendre selon sa définition religieuse, mais plutôt pour faire un pied-de-nez au lavage de cerveau dont certains extrémistes sont les victimes consentantes).

Ceci n’est pas une biographie, que les choses soient claires. Il s’agit avant tout d’un témoignage, dont l’originalité vient du fait d’être bilatéral. On vit ici la jeunesse d’Inna, son éducation, son talent exemplaire aussi bien dans les études que dans les prémisses de ses engagements (notamment dans le cadre étudiant) puis cette explosion libertaire qu’elle prend en pleine figure, à 20 ans, lorsque ses efforts autant que ses illusions s’effondrent, entre travail rabaissant dans l’administration à Kiev (tais-toi et fais ce qu’on te dit) puis révélation du besoin d’action concrète en s’engageant dans le féminisme à corps perdu. Et, pour chacun de nous, cette expression est littéralement évidente: qui n’a pas vu au moins une fois Femen en action, leurs torses nus et couverts de revendications et messages tout sauf subliminaux? Inna prend rapidement conscience du pouvoir de l’attribut féminin, de sa force pour dénoncer la prostitution, la dictature et l’enfermement mental des religions. Elle prend des risques, fuyant son pays après avoir tronçonné une croix en soutien aux Pussy Riot, arrive en France et continue le combat à distance grâce aux réseaux sociaux, puis parvient à conserver l’intégrité du mouvement, son symbole, son langage. Une femme de 23 ans dure, entêtée, volontaire et révolutionnaire, sachant que le choc visuel provoqué par la nudité vaut mieux que n’importe quel discours. Quitte à éternellement risquer sa vie; de l’opposition physiquement marquante contre Civitas jusqu’au soutien à Amina, prisonnière politique en Tunisie, Inna fonce, prépare, enrôle grâce à la fascination qu’elle provoque mais également au discours qu’elle tient. Et dans lequel, plutôt que de sextrémisme, on est en droit de parler d’activisme; quoi de mieux, en effet, de plus expressif qu’un corps, plutôt que des actes violents et facilement répréhensibles? A ne pas oublier.

Bilatéral donc, puisque, suite à son documentaire « Nos seins, nos armes« , Caroline Fourest complète cette enquête en nous faisant vivre ce qui y est décrit, mais de l’intérieur. Du point de vue du vécu professionnel et personnel de la journaliste. Prenant fait et cause pour celle qu’elle appelle la « camarade Shevchenko », elle se met en complète immersion dans le mouvement et le soutien à cette nouvelle arme du féminisme. Mais, de plus, elle la vit; intimement, passionnément, viscéralement. Et relationnellement; sa proximité avec Inna la conduit en effet à porter son regard expérimenté sur les actions, les choix, les obsessions de la révolutionnaire ukrainienne. Les deux s’opposent, se rapprochent, se retrouvent et se perdent. Mais, au-delà de tout, elles souhaitent la même chose; une reconnaissance et une égalité par et pour les femmes. Chacun devient alors témoin de ces engagements pris par l’une et l’autre, de ces actes concrets, de la protection qu’elles s’accordent mutuellement sans le montrer. Deux caractères s’affrontant passionnément dans le même but, mais avec des arguments différents. Pourtant, elles nous prouvent qu’elles ont en commun ce sacrifice, cette permanente mise en danger d’elles-mêmes, de ce qu’elles sont et représentent. Là où Caroline Fourest s’engage politiquement et rationnellement mais en gardant ce regard protecteur sur chaque événement, Inna devient une figure vivante du don total de sa personne pour une cause qui, comme elle le sait, peut la conduire à sa perte. Pas de tragédie cependant; un engagement quotidien dans la conviction, chaque minute, pour le bien de toutes. Et de tous.

On ne peut pas sortir indemne de ce livre. On ne peut pas le rejeter. Il n’y a alors que deux choses à faire, si tant est que le désir se fasse sentir: s’engager pour soutenir Femen et Caroline Fourest dans leurs luttes contre les extrêmes, mais surtout surveiller leurs ennemis qui, on s’en doute, n’attendent qu’une chose: brûler le livre. Etonnant qu’ils ne l’aient pas encore fait, d’ailleurs.

Raphaël DUPREZ

 

Something weird happens while ending up reading journalist, essayist and director Caroline Fourest’s new book; one feels like hearing provoking protests from her opponents, but also from Femen leader Inna Shevchenko‘s enemies. Such an continuous thought of guessing all homophobic, misogynous and even racist insults defines what could be reproached to the writer of this deep, improving, revolutionary and human novel. Thus, to all those useless demonstrators which capacity of thinking is amazingly restricted, one can then answer: such a strength of conviction is a living example, a never ostentatious proof of the subject itself, fascinating and never sacerdotal (not in a religious way, but in order to give up the brain-conditioned people and willing so-called victims who always criticize without knowing anything).

Let us make things clear: this book is not a biography. It is an original though bilateral evidence. One here learns about Inna’s youth, education, exemplary talent in studying and taking part of the student life, proving her growing ability to get involved in fair public purposes; unfortunately, a personal implosion occurs while, turning 20, her efforts and illusions disappear because of a decreasing and almost humiliating administrative work in Kiev (a ‘shut up and do what you are told’ kind of order) and a personal revelation and desire to act in concrete terms while getting engaged, body and soul, in feminism. And, for all of us, these particular words find their true meaning: who has never seen one of Femen actions, bare breasted and their chests painted with claimings and never subliminal messages? Quickly, Inna understands how powerful a female body can be, and its strength to stand against prostitution, dictatorship and religious’ mental slavery. She takes risks and has to run away from her country after sawing a cross to lend her support to imprisoned Pussy Riot; but, as she arrives in France, she keeps on fighting thanks to social networks and maintain Femen’s integrity, language and symbol through the years, against all odds. She is a 23-years old straight, stubborn, self-willed and revolutionary woman, knowing that every visual shock nudity can cause in front of everybody’s eyes is much more significant than simple and aimless speeches. And she lives a dangerous life: from the violent fight against French extremist movement Civitas to the support for Tunisian woman Amina, Inna goes on and on, always preparing new happenings, enlisting more and more protesters thanks to her innate charisma and, above all, the rightness of her words. And in which, more than only sextremism, one can understand what activism really is; what can be more meaningful than a nude body, and better than reprehensible acts of anger? Never forget that.

So, a bilateral essay ; because, after her documentary Our Breasts, Our Weapons, Caroline Fourest goes further into her investigation while allowing us to see all of it from the inside, from a professional and personal point of view. Acting and supporting the woman she calls ‘General Shevchenko’, she fully immerses herself in this all new feminist weapon, and movement. But, most of all, she lives it, confidentially, fervently, visceraly. And humanly: her special relation and closeness with Inna leads her to share an experienced point of view about the Ukrainian woman’s actions, choices and obsessions. They are sometimes divided, sometimes back together and lost again. But first of all, they want the same thing: gratitude and equality for all women. Thus, they both testify for their self commitment, concrete acts and the ominous mutual protection they have for each other without ever showing it. These two complex natures excitingly aim for the same reasons, but in different ways. Nevertheless, they prove that they have a common and continuous sense of sacrifice and danger to stand for who they are. While Caroline Fourest gets politically and rationally involved but still keeps a protective look on all events and people she cares for, Inna becomes a living symbol of total devotion to a cause that, as everyone (including her), could lead her to her death. But no drama here; just a daily wish to convince everyone of the goodness and respect that women deserve.

Nobody can come out of this book unharmed. Nobody can reject it. There are only two ways left for people who want to join the fight: support Femen and Caroline Fourest‘s amazing work against extremists, and keep those ones from burning this incredible book. Strange they still haven’t done it yet.

Raphaël DUPREZ

 

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