Sun Kil Moon – Benji (2014, Caldo Verde Records)

Sun Kil Moon – Benji (2014, Caldo Verde Records)

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La longévité de Mark Kozelek demeure un exemple à part dans la musique indépendante de ces dernières décennies. Depuis 25 ans, l’homme, en groupe ou en solo, parvient à maintenir une fascination particulière pour ses fans autant que pour ceux qui le découvrent encore aujourd’hui. Là où d’autres se seraient épuisés ou contentés de reproduire la même formule indéfiniment, le chanteur de Sun Kil Moon ajoute aujourd’hui, avec Benji, une corde supplémentaire à son arc. Et décoche une flèche en plein coeur.

On retrouve ici des univers qui nous font aimer l’ancien leader des Red House Painters: sa voix maintient sa puissance sensitive de pure conteuse d’histoires de l’Amérique anecdotiques et mélancoliques, de souvenirs autant que de moments familiaux (I Can’t Live Without My Mother’s Love), d’oubliés, absents, ou figures que l’on ne préfère pas se remémorer (Richard Ramirez Died Today of Natural Causes, hypnotique dans sa conclusion). Le velours de ses tonalités, sa capacité entre graves (Truck Driver) et aigus (Dogs) nous emportent à nouveau dans ces paysages de la grande nation, à l’image de la pochette de l’album, simple mais profondément belle. Mais au-delà, Mark Kozelek semble avoir tiré les leçons de sa récente collaboration avec Jimmy LaValle (Perils From The Sea, l’un des meilleurs disques de 2013): ici, il s’efface et se laisse accompagner par des choeurs renforçant ce sentiment de témoignage sauvage et brutal d’instants de l’existence. Un regard à la fois compatissant et ironique, par lequel ces articles musicaux sont consultés et parcourus comme les faits divers de la dernière page d’un journal.

La musique, immuablement folk, s’accorde des incursions dans d’autres milieux peu fréquentés par l’artiste: blues-rock (I Love My Dad), funk (Ben’s My Friend et son étonnant solo de saxophone), comptine très années 70 (Jim Wise) ou balade sud-américaine (Truck Driver, le plus beau titre de l’album). Comme si, un an après son union artistique avec la tête pensante de The Album Leaf, le songwriter avait voulu prolonger, à sa manière, les expériences vécues tout en y apportant sa sensibilité propre, celle-là même qui fait que l’on s’accroche toujours aussi désespérément à lui. Pray for Newtown et I Watched the Film the Song Remains the Same (dont le solo final est d’une pureté bouleversante et ne nous laisse jamais prendre conscience des 10 minutes totales du titre) portent la marque de fabrique de leur créateur, nous ramènent en terrain connu, bien que l’on souhaite plus que tout se perdre au plus profond de tels éléments joliment subversifs, signes d’une carrière incroyablement éclectique. Sans accroc, ces errances nouvelles sont un défi aux potentiels détracteurs, prouvant, à la manière d’un Mark Eitzel sur The Invisible Man, qu’il est toujours bon de se remettre en question autant qu’en selle; et de telles prises de risques (cependant calculées au millimètre) posent de nouveaux jalons pour les années à venir.

Benji se savoure comme une bière fraîche à la terrasse d’une maison perdue dans les plaines infinies de l’Amérique rurale, lorsque le soir tombe et que la journée de labeur, chaude, est achevée. Les lumières, les ombres se confondent, mais le paysage, mouvement perpétuel, est magnifique. Vivement demain.

Raphaël DUPREZ

Mark Kozelek‘s longevity remains a particular example in the history of the last decades of independent music. For 25 years now, this man, in a band or alone, has managed to maintain a particular fascination for his fans as much as for those who aim to discover his work. In times when others would have become exhausted or simply satisfied in doing the same thing again and again, Sun Kil Moon‘s singer and guitarist, with Benji, adds another brick to the perfect house he has been building for so long. And it goes straight to the heart.

One is about to recognize these special moods which make us like Red House Painter’s former leader: his voice still maintains the sensitive strength of a storyteller talking about American stories and melancholic people, memories and family moments (I Can’t Live Without My Mother’s Love), forgotten and absent friends that one would rather forget about ( the hypnotic end of Richard Ramirez Died Today of Natural Causes). Mark Kozelek‘s velvet vocals and his ability to perform low (Truck Driver) and acute tunes (Dogs) take us to simple but deeply beautiful landscapes of the great nation (as on the album cover). But beyond that, he seems to have learnt new lessons from his recent collaboration with Jimmy LaValle (Perils From The Sea, one of the best albums of 2013): his words are supported by choirs which create a feeling of anxiety while listening to these wild and brutal existential moments. A kind though ironic glance at them, like brief musical articles on the last page of a newspaper.

Music is of course inevitably folk, but also shows brand new unexpected ideas from the artist: blues-rock (I love My Dad), funk (Ben’s My Friend and its astonishing saxophone solo), Seventies-like rhyme (Jim Wise) or South American tones (Truck Driver, the most beautiful song of the album). As if, one year after his musical union with The Album Leaf’s composer, the songwriter had wanted to make it last longer, with his own talent, so much their living experiments are amplified by the kind of sensitivity which makes one desperately beg for new songs from him. Pray for Newtown and I Watched the Film the Song Remains the Same (in which the final solo is of upsetting purity and never lets us be aware of the 10-minutes length of the track) carry their creator’s trademark and bring us back to well-known places, although one wishes, more than ever, to lose oneself in brand-new deep, nicely subversive elements, significant of an incredibly eclectic career. Moving close to tears, these new wanderings are a challenge and a slap to the face of potential critics, and also proves, as Mark Eitzel did on his remarkable The Invisible Man LP, that it is always good to question oneself to come back and reinvent; taking so many risks (however perfectly calculated) lays brand new bases for years to come.

Benji is like a fresh beer drunk while sitting on the terrace of a house, lost in the desert lands of rural America, when darkness falls and after a long and hot day working in the fields. Lights and shades point out, but fascinating landscapes are still splendid. Until the next morning.

Raphaël DUPREZ

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